Ils sont venus, ils sont tous là, avec des espoirs pleins les bras, elle va se faire la aliah…

Il y a même X… le fils rebelle, celui qui hier nous regardait effarouché. Il en impose aujourd’hui par sa détermination nouvelle. Ses yeux ne fuient plus. Il regarde droit devant lui, déjà au loin. Il y a même une esquisse de sourire sur ses lèvres, l’air de dire « Je n’ai pas fini de vous étonner »…

Le fait est, on est tous médusés. Mais par nous-même, par notre propre progression, qui est déjà une élévation. Arrivés pour certains à reculons, tirés par le bras, poussés, entraînés malgré eux ; pour d’autres, à la hâte, avec un sentiment d’urgence qui ne leur a laissé aucun répit au cours de cette année la plus longue de leur vie. Qu’ils se soient laissés porter ou qu’ils aient avancé en tête, tous témoignent d’un parcours qu’ils n’ont pas maîtrisé mais qui les a enmenés là où ils ne rêvaient même plus d’accéder.

Ceux qui se sont sentis ballotés, malmenés, semblent dotés d’une énergie nouvelle. Ceux qui n’avaient aucun doute sont les plus vulnérables. Il ne faut pas croire, cela fragilise d’être responsable. Cela fait peur de grandir. Mais aucun n’hésite à présent.

Avec cette sensation d’être, au moins pour une fois dans leur vie, dans le vrai. Avec lucidité, car la vérité est âpre. Elle racle la gorge. Elle ne s’entoure pas du miel qui fait que tout glisse, mais que l’on garde un goût douceureux après dans la bouche, et qui fait qu’après on trouve tout amer.

Alors chacun témoigne. Avec ce besoin de sortir un trop-plein d’émotions contenu tout au long de l’année. Cette volonté d’exprimer quelque chose qu’on ne saurait définir. Cette conscience de délivrer un message à ceux qu’on laisse derrière nous, en exil.

IMG_1412Des choses sublimes sont dites. Des choses anodines aussi. Et ce sont celles-là qui font que tout à coup on éclate en sanglot. On supporte de moins en moins de rester là à écouter la moindre parole dont on sait qu’elle peut déclencher un torrent de larmes. On regarde par la fenêtre pour se soustraire, pour échapper à ces mots qui ont la vertu de réveiller ce qui était endormi au plus profond de nous. Un « l’an prochain à Jérusalem », et ce sont des pleurs qu’on ne peut plus retenir.

Mais ces pleurs, ce ne sont pas les nôtres. Ce sont ceux que nos pères, nos grands-pères n’ont pu verser. Parce que, tout petits que nous sommes, nous avons, nous, la chance de réaliser ce qu’ils ont rêvé de faire. Ce pour quoi ils ont prié leur vie durant, mais qu’il ne leur était pas donné de réaliser à leur époque : monter en Israël.

Peut-être qu’au contraire ils sourient de là-haut : de voir leur descendance accomplir le rêve de tout juif, intrinsèquement lié à sa terre.

Il faut se ressaisir. On se regarde gênés. Mince, le maquillage qui coule, on va être filmées, se disent les femmes. D’un geste complice, elles s’échangent des mouchoirs en papiers. Superficielles ? Non visionnaires. Comme ces femmes d’Israël qui ont utilisé leurs miroirs pour éveiller le désir de leurs époux quand les Egyptiens les assommaient de travail. Pour que la vie continue. Comme ces femmes d’Israël qui ont donné leurs miroirs pour participer à la construction des récipients pour les sacrifices. Pour que soit édifié le Temple.

Alors on rit, on applaudit, on crie, on pleure. On écoute en silence. Chaque voix qui s’élève profère une note nouvelle, chaque personne qui parle murmure un son distinct dans cette symphonie riche de mille mélodies. Tonalités variées, sons entremêlées, notes discordantes qui contribuent à la même harmonie. Tout Israël est déjà là.

Nostalgique : « Je suis triste que l’année se finisse ».
Rationnel : « J’ai atteint mon objectif ».
Impatient : « On y est enfin ».
Dubitatif : « J’ai du mal à y croire ».
Philosophe : « Un beau chemin parcouru ». « Une prise de conscience de ce qui est l’essentiel ».
Eclairé : « Installés dans une vie de juifs français dont on pense que c’est la norme, mais qui n’est pas la norme ».
Visionnaire : « Un avenir qui va tenir ». « C’est notre pays ».
Pragmatique : « J’ai gagné quelque chose ».
Honnête : « Je suis venu pour faire plaisir à ma femme ».
Sportif : « On est pris dans un tourbillon qu’on a du mal à contrôler ».
Sage : « On est des fous mais sereins».
Maternel : « C’est une renaissance ».
Civique : « C’est notre devoir d’y aller ».
Panurgique : « C’est mieux en groupe que tout seul ».
Cosmogonique : « Je suis dans un nuage ».
Humoristique : « On voudrait rester un an encore pour être sûr que ce n’est pas pour nous ».
Tympanique : « Whaouuu ! »
Agricole : « Une graine déjà plantée : cette préparation, c’est l’eau qui a fait pousser la plante ».
Prudent : « Cela fait sept ans qu’on pense à partir ».
Fataliste : « Tout s’est joué à un coup de fil. Si Chalom n’avait pas appelé, on ne serait jamais partis ».
Métaphorique : « En Israël, je me sens comme sous la Houpa »
Shtetelique : « Oïe Vaï Voï »
Neshamique : « Chaque juif, même s’il ne le sait pas, veut retourner en Israël ».
Am ehadique : « Il faut que tous les juifs vivent ce qu’on a vécu ».
Malhoutique: « On est aux portes du palais ».

Et j’en passe. Un collier de perles qu’on ne veut surtout pas fermer : le prochain séminaire l’enrichira d’autres perles, aussi précieuses. Une rivière de diamants qui hier encore n’étaient que du charbon mal dégrossi. Une année a fallu pour tailler chaque morceau, ôter la couche externe épaisse en apparence, superficielle si on y regarde de plus prêt. Une année pour casser, gratter, supprimer, polir ; pour laisser deviner l’éclat intérieur ; pour en révéler la splendeur. Reste à certir, pour mettre en valeur les multiples facettes. Reste à trouver un écrin pour protéger ce trésor d’une valeur inestimable qui hier encore dormait dans des profondeurs insondables.

L’air est de plus en plus pesant dans ce pavillon vétuste où se tient la réunion. L’atmosphère est humide. Le sol détrempé. La pièce a pris l’eau qui a coulé à flots la veille. On renifle, on sourit à travers les larmes. Les enfants entrent et sortent, troublant cette réunion qui pourrait paraître clandestine tant, se disent à mi-mots, des choses importantes ; tant se révèlent dans un souffle des secrets gardés depuis des générations.IMG_1414

On est mélancolique. Parce qu’on va se quitter. Mais pour mieux se retrouver ! On est triste. Comme quelqu’un qui règle ses affaires parce qu’il va partir pour ne plus revenir. Une petite mort. Mais pour quelle renaissance ! Comme un prisonnier accoutumé à sa geôle, rassuré par ses propres chaînes parce qu’elles lui sont familières; qui, frottant ses poignets meurtris, qui, étendant ses membres engourdis, ne voit même plus qu’il est terrassé. Il a oublié qu’il lui suffit de se lancer, pour à nouveau s’envoler, voler. Pour s’élever. Pour la Aliah.

Tout au long de l’année, le chemin a été balisé, des plans ont été échafaudés. On a appris à dépasser les peurs, à oblitérer les doutes, pour ne laisser naître que l’espoir. On laisse une vie derrière soi. On part pour l’inconnu. Mais pour un inconnu qu’on a longtemps méconnu ; qu’on connaît par cœur quand on regarde au fond de soi ; qu’on a oublié à force de l’espérer, de le chercher sans vouloir vraiment le trouver.

« L’an prochain à Jérusalem ». Prière banalisée, galvaudée à force d’être répétée. Finalement, y croyait-on vraiment ? Cette fois, oui, et on le prouve.

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