1441Il est 10 heures à Eli. Le son strident d’une sirène déchire le silence. Une complainte interminable pour dire l’indicible. Puis elle s’achève enfin, nous laissant, les quelques passants qui se trouvaient dehors à cette heure-là, debout, pantelants. Cette voix aiguë qui s’est élevée dans le ciel immense nous a enlevé toute voix à nous. Le seul mouvement qui agite nos corps, c’est ce tremblement imperceptible de nos lèvres. On se racle la gorge, on ne parle pas, on n’en parle pas et on passe à autre chose. A la vie.

On se dépêche. A 11 heures, on doit rencontrer quelqu’un. Une vieille dame, Ida Ackerman, qui se déplace pour parler aux Olim de sa vie. De sa survie à la Shoah. Parce que celle qui se définira comme située dans « un lieu privilégié d’observation », dont la vie représente « un bout de l’histoire juive, avant, pendant et après la Shoah » ne devait pas mourir aux heures noires de cette histoire. Pour dire. Pour nous dire. Pourquoi à nous, aux olim, y aurait-il un lien?

Vite. Dans une heure, on doit rencontrer une grande Dame

AkermanIda (1)La grande Dame est une toute petite Dame bien frêle. Elle semble une brindille prête à casser à chaque instant. Elle a été un roseau qui a ployé pour ne pas se laisser briser. Ses racines sont bien fragiles. Encore aujourd’hui nous confie-t-elle, elle a parfois du mal à se sentir à sa place chez elle. C’est qu’on l’a trop souvent arrachée à ses lieux de vie. Traquée. Parquée. Déportée.
« J’ai mis trente ans pour me dire que ce n’était pas normal », nous confie-t-elle.

Sa petite voix chevrotante s’élève dans le silence. Très vite, elle nous subjugue. On ne sait si on doit rire de ses anecdotes ou si on doit en pleurer.

On tremble avec elle quand elle nous raconte l’histoire de ce poulet que son père réussissait à ramener de la campagne où il travaillait, à l’heure où à Berlin les boucheries cachères étaient interdites. On est en 1938. Le poulet fait un premier séjour dans la baignoire, il y reste jusqu’au mercredi. Puis on le flanque dans un cabas, afin de l’emmener clandestinement chez un abatteur rituel pour pouvoir le consommer le Shabbat. C’est la voix de la petite fille apeurée qu’on entend en elle quand Ida raconte sa hantise, tout le long du chemin, que le poulet ne pousse des cocoricos. Pourtant Ida rit. Mais elle rit en tremblant. Elle tremble quand elle rit.

On baisse la tête avec elle quand elle nous raconte le traumatisme de la rentrée scolaire. En ce jour qu’elle avait tant attendu, elle voit pour la première fois son père avoir peur. Celui qui, pour la petite fille qu’elle était, était le « Bon Dieu », se baisse et se cache, et les cache. C’est qu’une horde de nazis passe dans la rue. Alors le père soustrait ses enfants à leur haine, car un nazi qui voyait un juif à cette époque pouvait lui marcher dessus, l’écraser, l’éventrer et c’en était fait. Cette image du patriarche s’aplatissant soudain à terre la poursuit et vient jusqu’à nous. Mais elle ne nous hantera pas. On préfèrera se souvenir de celui qu’elle a décrit comme n’ayant à la bouche que des paroles de tendresse; celui qui faisait sauter ses enfants sur ses genoux en chantant gaiement; cet homme qui, en affaires, prodiguait des bontés plutôt qu’il ne récoltait de l’argent.

Un jour, elle ne l’a plus vu. Ils l’ont emporté. Lui et sa femme, sa mère. Elle s’était absentée pour aller, du haut de se 10 ou 12 ans, chercher de l’aide. Quand elle est revenue, son père ne l’attendait pas à la gare. On retient notre souffle quand elle nous raconte sa course effrénée jusqu’à la maison où ils vivaient. Pardon où ils survivaient. Où ils se cachaient. Et puis la porte close. Les volets scellés. Et les coeurs fermés des voisins qui ne se sont pas ouverts à la petite fille qui cherchait ses parents. Pas pour lui donner un verre de lait. Pas pour la rassurer. Seulement pour la renseigner.

Pourtant ils avaient l’accent rieur du midi. Pourtant on croit entendre les cricris quand elle les imite pour nous. Mais nos coeurs ne chantent pas. Surtout pas quand elle les mime qui lui demandent « Alors, vous ne portez pas de cornes? » Et ces gens du midi accueillants et chaleureux n’ont pas seulement ouvert la main. Ils ont bouché leurs coeurs. Et peut-être bouclés leurs sorts aussi dans un autre monde.

Et ce maire qu’on croit sorti droit d’un livre de Pagnol. Ce maire avec sa voix chantante. Ce maire qui ne lui dit rien. Qui dit qu’il ne sait rien. Dont elle apprendra plus tard qu’il avait signé l’enlèvement de ses parents, dans le midi libre, avant même l’arrivée des nazis en France.

Ce maire qui, devant l’obstination de la petite fille, feint de donner un coup de fil à la préfecture pour savoir où sont partis ses parents. Lui qui a fomenté leur départ. Il s’empressera de lui signer un passe-droit pour qu’elle puisse les rejoindre dans le camp où ils ont été déportés. Car comment survivrait-elle, elle qui n’a ni à boire, ni à manger? Elle qui traîne dans la même robe d’été depuis une année et qui a traversé l’hiver avec. Elle qui n’a plus personne. Il l’envoie donc, elle qui y avait échappé. Pas à contrecoeur.

Mais nous dit-elle, un malah a goel en a décidé autrement, qui en chemin la fait obliquer. C’est peut-être l’histoire de toute sa vie. Obliquer pour retrouver le chemin de la vérité.

De ses parents, il ne restera rien? Pas tout à fait.

Son petit-fils est là dans l’assemblée. « Il est mon kiriat metim », nous confie-t-elle au beau milieu de son discours qu’elle interrompt pour nous le présenter. Le visage du jeune homme est rayonnant. Ses yeux brillent. Son sourire s’élargit et sa vie déborde dans nos coeurs. Il n’a pas du tout une tête de juif traqué ni apeuré ni persécuté. Le temps a passé. Il est tout simplement splendide de vie.

Il étudie à la Yechiva et est venue écouter sa grand-mère. Non pas qu’il ne connaisse son histoire. Non pas qu’il ne soit venu écouter son témoignage. D’ailleurs sa grand-mère nous interdit de penser qu’elle est venue là pour témoigner. « Des témoignages, il y en a », nous dit-elle. Elle est venue pour nous transmettre son message. « Pour dire qui est Amalek, et pourquoi cela nous est arrivé. » « Hachem savait ce qu’Il faisait », poursuit-elle. « Mais moi je ne le savais pas. C’était une école de la vie difficile, mais une bonne école. »

De ses parents, lui sont parvenues trois lettres du camp. Une seule lui est restée qu’elle a gardé cousue dans le col de son manteau pendant des années.

Dans la première, on pouvait y lire ce sempiternel espoir juif de vivre. Ses parents lui demandaient de leur procurer de quoi mieux vivre dans leur nouvelle vie au camp. Dans la seconde, ils lui faisaient miroiter l’espoir qu’elle pourrait bientôt les rejoindre. Dans la troisième, ils lui intimaient l’ordre de ne pas venir. Ils lui enjoignaient de vivre. Et surtout, ils lui délivraient leur dernier message. Ce message qu’elle ne garde pas pour elle, mais qu’elle nous livre à nous. Qu’elle s’efforce de diffuser depuis des décennies pour que la voix de son père ne tombe pas dans le silence. Pour qu’il n’y ait pas d’amalgame face à l’horreur et la barbarie. Pour qu’il n’y ait pas de confusion face à l’innommable et l’incompréhensible.

On croit entendre une nouvelle version des 10 Commandements réduits à 3 dans l’urgence de la situation. Car juste après ses parents seront exterminés à Auschwitz:
« Ne te révolte pas contre Dieu »
« Ne profane pas le Shabbat »
« Entraidez-vous les uns les autres ».

Ne vous trompez pas de cible semble-t-elle être venue nous dire Ida en ce jour de Yom a Shoah. « S’assimiler, c’est donner la victoire à Hitler. C’est terminer la besogne. Il faut regagner son identité individuelle et collective; avec la Torah, avec Israël qui est notre place. Pendant la guerre, être juif signifiait être voué à la mort. Après la guerre, cela semblait impossible de redevenir juif comme avant la guerre. Il faut pourtant apprendre à redevenir juif à part entière. »

Ida nous regarde et soudain elle ne tremble plus. Sa voix est plus assurée. Les tremblements reprendront, mais après. Celle qui évoque la dignité, le respect, l’éducation des enfants, la transmission de la Torah; celle qui invoque la puissance d’Israël semble être dotée tout à coup d’une force colossale. Et c’est nous qui tremblons, quand pour conclure, elle nous lance, d’un ton impérieux:
« Il n’y a rien d’autre à chercher ailleurs ».

Ida, quand je rentrerai à la maison, j’ouvrirai votre livre. Parfois je lèverai la tête pour observer de ma fenêtre les collines d’Eli, pour scruter de ma place assise l’endroit où se tenait le michkan à Chilo. Pour me rappeler que je suis chez moi, en Israël. J’entendrai les voix chantantes du midi qui pleurent dans nos coeurs. J’imaginerai les portes qui se ferment, en Angleterre, en Uruguay, au Paraguay, et j’ouvrirai grand ma fenêtre pour respirer.

Et j’attendrai le retour de l’école de ma fille, sereine.Cette sortie de l’école qui vous terrorisait tant. Ce moment où vous avez vu votre père s’agenouiller le visage à terre.

Tiens la voilà qui entre en bondissant. Elle pousse la porte avec fracas et nous fait sursauter. Euphorique, elle nous lance à la tête une invitation à l’observer.
– Papa, maman, vous voulez que je vous montre la danse qu’on a préparée pour Yom Hatsmaout?

Avant même qu’on ait pu répondre, elle saute, bondit, fait volte-face, trois pas en avant, trois en arrière, débordante de vie et de joie. Il n’y a pas que son corps qui danse. Ses yeux pétillent. Son visage rayonne, il éclaire notre journée et illumine nos âmes. Elle exulte et sa joie est communicative. Soudain elle s’arrête. Elle semble fixer un point dans le ciel. Aussi soudainement, elle agite ses petites mains en l’air et brandit quelque chose qu’on ne peut voir.
– J’aurai un drapeau dans les mains.
Des yeux, nous suivons la course folle du drapeau imaginaire. Il nous entraîne dans sa danse effrénée. On a la tête qui tourne, on est ivre de vie. Elle s’arrête soudain et nous, nous voyons encore le drapeau d’Israël qu’elle a agité. Un drapeau? Un étendard? Un miracle?
Nous le suivons de nos yeux de rêve. Il nous indique la direction.
(Yom a Shoah 2013?
Yom a Alyah 2013.)

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